Propos de Visconti


Dossier de presse du film "Violence et passion"
Illustration : Le professeur (Burt Lancaster) dan son appartement, entouré de sa collection d'oeuvres d'art, "leurres qu'ont laissés le hommes" selon Luchino Visconti

Ce texte est composé d'extraits d'entretiens avec Luchino Visconti publiés dans divers journaux italiens. Il est publié dans le dossier de presse du film "Violence et passion" paru en 1974.

"Ce film est l'histoire d'un intellectuel de ma génération qui, n'arrivant pas à vivre en accord avec son temps, se heurte violemment avec la génération d'aujourd'hui et sort de cette épreuve profondément meurtri pour le reste de sa vie.

Le professeur collectionne les ''conversation pieces'', ces tableaux anglais du 18ème siècle qui représentaient des familles de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie, avec leurs enfants, leurs domestiques et leurs petits chiens. Des gens délicieux, élégants, charmants desquels la tentation est grande d'imaginer au-delà de l'immobilité des tableaux, les passions et les vices. Mon film est justement une ''conversation piece'': le portrait d'une famille. Pour moi la plus belle scène du film est celle qui réunit autour d'une table, vers la fin, les cinq personnages principaux. Cette scène, presque une ''conversation pièce'' permet à ces personnages de s'affronter en disant les vérités les plus atroces: c'est un tableau de famille qui devient un repas tragique.

Ce que je cherche à dire c'est que si un homme âgé essaie de se rapprocher de jeunes gens comme s'ils étaient ses enfants, cela ne peut pas fonctionner parce qu'ils ne se comprendront jamais. A un moment donné Lietta, l'adolescente, demande au professeur ''Mais que faisiez-vous quand vous étiez jeune? Ce que nous faisons, nous, maintenant ?'' et il répond ''Surtout pas! j'ai étudié, j'ai voyagé, je me suis marié, et mon mariage a été un échec. Soudain, j'ai ouvert les yeux et je me suis trouvé au milieu d'un monde dont je n'arrive même pas à comprendre la signification''.

En fait, il souffre de sa solitude et il comprend qu'il s'est trompé. Il s'est refermé sur lui-même parce qu'il a peur de voir les problèmes des autres devenir les siens et finir par le submerger. Il préfère s'occuper des leurres qu'ont laissées les hommes plutôt que des hommes eux-mêmes.

Je lui fais prononcer cette phrase dans le film parce que l'épilogue de sa vie est tragique. Mon professeur ne comprend jamais les événements qui se succèdent autour de lui. Quand le jeune Konrad, le plus corrompu des trois jeunes gens, se rachète en dénonçant un complot fasciste organisé par un industriel d'extrême droite, mari de Bianca Brumonti, le professeur ne comprend pas, parce qu'au fond il ne croit pas que le péril fasciste existe vraiment. Il ne lui apporte aucune aide, alors que Konrad espérait un appui, un signe, sinon sa confiance. Aussi, à la fin, quand Konrad sera assassiné par les fascistes, le professeur aura du mal à y croire et s'enfermera dans sa tristesse.

Il y a d'une part la tentation des personnes d'âge mûr de se protéger d'une vie qui désormais ne leur offre plus aucune illusion, leur désir de se réfugier dans les souvenirs, un bagage de connaissances qui ne pourront plus s'accroître; d'autre part les jeunes, leur vitalité, leur côté irrationnel, leur volonté de ne pas croire et de rejeter tout ce qui a existé avant eux. Les jeunes et leur fascination.

Il ne s'agit pas d'un film autobiographique. Le protagoniste du film déteste les hommes, il déteste le bruit des autres, et vit dans un silence total. C'est un égoïste, un collectionneur maniaque. Il est coupable parce qu'il refuse d'admettre que ce qui compte tout d'abord ce sont les hommes et leurs problèmes, et non les choses qu'ils ont produites. Moi personnellement je ne suis pas aussi égoïste, j'ai aidé un grand nombre de jeunes, par des conseils et parfois même matériellement. Je m'entoure d'amis, j'aime la compagnie des autres. A travers le personnage interprété par Burt Lancaster, j'ai voulu examiner la position, les responsabilités, les élans et les échecs des intellectuels de ma génération. La parabole d'une culture. J'ai vu à travers ce personnage l'occasion de représenter un moment et une classe à laquelle, si l'on veut, j'appartiens moi aussi. Mais l'identification s'arrête là. Ceci dit, il me paraît évident que lorsqu'on veut raconter quelque chose à quelqu'un on ne peut le faire qu'à travers soi-même. Gustave Flaubert et son ''Madame Bovary c'est moi'' en témoignent.

Mes films racontent souvent l'histoire d'une famille, l'autodestruction et la décomposition de cette famille. (Le Guépard, Les Damnés etc...). Je raconte ces histoires comme je raconterais un Requiem, parce qu'il me semble plus juste et plus opportun de raconter des tragédies. Dans mes films, les rapports arrivent à un point maximum d'exaspération.

Les personnages de mes films, de leur propre choix ou contraints par les circonstances, finissent par se trouver face à face avec eux-mêmes. La protection qui peut venir de l'amour ou de la famille leur vient à manquer, les privilèges du pouvoir ou de l'argent ne suffisent plus à les protéger. Ils sont seuls. Sans espoir de pouvoir changer quoi que ce soit à leur situation. Et souvent sans même plus le désir, la volonté de le faire.

On m'a souvent traité de décadent. J'ai de la décadence une opinion très favorable, comme l'avait par exemple Thomas Mann. Je suis imbu de cette décadence. Mann est un décadent de culture germanique, moi de culture italienne. Ce qui m'a toujours intéressé c'est l'examen d'une société malade.

J'ai volontairement négligé de tourner des plans d'extérieur réels, alors que rien n'aurait été plus facile. A partir du balcon de l'appartement du professeur on aperçoit une vue de Rome, ses toits, ses coupoles, ses monuments. Je n'ai demandé à mon décorateur Mario Garbuglia de ne faire aucune copie exacte. J'ai préféré prendre une série d'éléments du baroque romain (par exemple la façade du Palais Falconieri, la décoration du Palais Madame) que j'ai recomposés dans une complète liberté de proportions et de position. Il en est résulté une évidente falsification, une image quasi magique, d'un monde faux inventé à partir de détails entièrement vrais."

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